:: Portrait d'Isabelle Huppert




(visuels : photo © Joel-Peter Witkin / dessin © Joel-Peter Witkin)


PORTRAIT D'ISABELLE H

Dans la douceur d’une après-midi de mai 2004, deux « monuments » se rencontrent pour la première fois : l’actrice française Isabelle Huppert et l’artiste photographe américain Joël-Peter Witkin. Je devrais dire : se reconnaissent.

Je parle d’une reconnaissance souterraine, implicite entre deux personnes qui ont, si ce n’est le même projet de vie, du moins la même perception de ce qu’elle peut être : un clair obscur qui unit les contraires, des nuances de gris, comme ses photos, plutôt qu’un noir et blanc tranchés.

Il m’avait parlé de son désir de photographier « la plus grande actrice justement parce qu’elle ne semble pas jouer », devinant sans doute quelque chose en elle qui la rendait proche de son univers marginal.

De son côté, Isabelle Huppert connaissait le travail « obsédant » du photographe qui explore les confins de la normalité. Des portraits de noir et de blanc mêlés, parfois rehaussés de peinture, qui mettent en scène des gens hors norme, trop en vie ou déjà mort, « en marge » des canons de la beauté ou de la réussite. Des images qui ne laissent rien en dehors, ni l’impur, ni la laideur, ni la peur, ni la sexualité, ni la mort… Partout en beau désordre, il y des anges et des monstres mêlés, des pierres et des viscères, des cadavres et des fruits, du silence et du bruit. Les corps difformes et les âmes souillées sont dénudés, les uns maquillés de craie blanche comme des statues de pierre, les autres délivrées de leurs fantasmes et de leurs terreurs. Souvent ses photographies sont abîmées, comme si elles avaient été découvertes après avoir été longtemps ensevelies. Il griffe, biffe, lacère ses originaux, comme des scarifications.

“Notre époque parle à l’œil en hurlant, avec des lumières violentes, des couleurs criardes. Les images qui nous entourent sont inconsolables à force d’être gaies, elles sont sales à force d’être propres, vidées de toute ombre comme de tout chagrin. Je ne cherche pas à flatter l’œil, ni à l’éblouir. Je n’ai pas de certitudes et pour moi, il n’existe de vérités que suspectes”, dit le conspirateur scandaleux.

Isabelle Huppert accepte la rencontre sur un dessin esquissé par Witkin. Il faut une bonne dose de courage et de liberté pour s’y risquer. L’action se déroule dans l’appartement parisien de Baudoin Lebon, son galeriste en France. Le dispositif est en place : les flashs de lumière, la chambre photographique et une curieuse sculpture que Witkin a confectionnée dans du carton noir et suspendue à hauteur d’homme, face à l’objectif. Drôle d’installation qui n’a rien à voir avec le dessin initial proposé à Isabelle. Je redoutais qu’elle n’apprécie guère les changements de dernière minute. Mais non. Elle accepte : glisse sa tête dans le « Calder » de Witkin, son corps maculé de banc dans un corsage conçu pour l’occasion. Elle se laissera traverser par l’œil.

Pourtant elle s’impatiente. Elle est encore tendue. Elle cherche à se concentrer. Peu à peu elle disparaît, s’absente à elle-même pour n’être plus qu’à lui. L’exaltation emporte Witkin, chaque prise est une libération. Comme si c’était la dernière sa vie.

Witkin a photographié et peint Isabelle Huppert telle qu’il l’a devinée : un être de lumière et d’ombre, tout à la fois grave et sereine, sacrée et profane, comblée et perdue. Il signe une de ses photos encaustiques les plus rares parce que les plus silencieuses. Isabelle surgit hors du temps, elle est de toutes les éternités, pareille à une icône. Immortels son corps et son visage poudrés de blanc, surréaliste son âme qui s’échappe du module et du troisième œil épinglé au corps comme un bijou. Il a recouvert par endroits l’image de peinture. Des tons denses, épais, sourds. Vert émeraude, comme une rivière de l’Hérault. Carmins ses lèvres comme des éclats précieux. L’image en devenant un tableau s’est éloignée et impose une distance. Isabelle a rejoint les idoles. L’éloignement la protège. Elle n’est plus qu’une présence secrête, dérobée, manquante. En retrait, dans cet écart solitaire, elle se supprime et s’affirme dans le même mouvement. Sans revendication, sans contestation, sans ressentiment. Alors on sait qu’on est devant une image sainte.

Elle n’avait qu’une heure. Nous devions « faire vite ». Pourtant, après la séance photo, elle n’est pas partie. Witkin non plus. Sans savoir qui des deux était devenu le chasseur ou la proie, ils ont déposé les armes. Plus personne ne cherche à convaincre ni à vaincre. Elle parle de Mondrian et de Miro, l’interroge sur sa vie à Albuquerque au Nouveau-Mexique où il vit depuis 1975 dans un ranch. Il continue à l’appeler « Elisabeth » pourtant il la connaît déjà mieux que quiconque. « Ce qu’on sait de quelqu’un empêche de le connaître » dit Witkin. « Je préfère ne pas en savoir trop. Très peu de vraies paroles s ‘échangent chaque jour. Peut-être que je ne fais des photographies que pour commencer à voir, pour enfin commencer à parler ».

Cette après-midi qui ne devait pas s’éterniser s’est doucement « perdue ». En réalité, chacun a gagné un moment de grâce. Dehors, sur le trottoir de la rue Béranger, chacun s’apprête à être rendu au-dehors, riche d’un secret indicible. Le bruit de la ville peut reprendre, le temps peut recommencer.

PS : Isabelle n’est pas venue au vernissage. Elle a préféré, le lendemain, découvrir en solitaire son portrait. Elle me dit l’aimer.