:: EXPLOIT


Zinédine
Zidane, Sergueï Bubka, M- J Perec
© Gérard
Rancinan
Introduction
par
Virginie Luc
L’« Exploit », c’est
celui, bien sûr, des plus grands athlètes
réunis dans ce livre. Des hommes et des femmes
d’exception qui ont pulvérisé les
records, repoussé les limites du corps humain en
développant une puissance physique et une concentration
hors du commun. Notre siècle est celui du sport,
et l’athlète est devenu le laboratoire de
l’homme de demain. Les performances, dans toutes
les disciplines, ont fait des bonds prodigieux, se sont
accélérées et multipliées
grâce à l’évolution physiologique
générale de l’homme (qui a grandi
de dix centimètre en un siècle !), à la
qualité des sélections, aux stratégies
d’entraînements et aux avancées spectaculaires
de la biomécanique et des biotechnologies. Le 100
mètres se court en 9,79 secondes contre 12 secondes
il y a un siècle, le 100 m nage libre en 48,21
secondes contre 60 secondes en 1896, le saut à la
perche dépasse les 6 mètres contre 3 m en
1904 … Nous atteignons aujourd’hui une
asymptote, nous ne cessons plus d’effleurer les
limites de la physiologie humaine.
L’« Exploit », c’est
aussi celui d’avoir rencontré et photographié ces
champions en exclusivité. D’avoir su poser
sur eux un autre regard. Non pas celui de spécialistes
avertis, mais un regard curieux de l’homme et de
la femme qui se cache derrière ces athlètes
d’exception. Un regard presque enfantin qui fouille
dans leur humanité et dans leurs rêves.
D’une terre l’autre
Nous nous sommes aventurés en terre des sportifs
de la même façon que lorsque nous avons rejoint
le monde des hommes de dieux, des leaders politiques,
des gens nés avec une déficience physique
ou celui des artistes contemporains… C’est
toujours le même voyage entrepris, il y a bien des
années, « au pays de l’homme »,
une traversée du miroir pour voir ce qu’il
n’est plus donné à voir : des êtres
de l’extrême qui marchent à la lisière
de l’impossible, pareil à des funambules.
Nous avons investi ces espaces comme des explorateurs
du début du siècle, éblouis par la
tribu nouvelle, par ses singularités et ses différences.
Le monde des athlètes de haut niveau est aussi
rare et aigu que celui de la foi, du pouvoir ou de l’art.
Si loin les uns des autres et si proches, tous ont fait
de leur vocation leur vie, faisant coïncider parfaitement
ce qu’ils sont et ce qu’ils font ; tous
partagent une volonté hors du commun, un désir
d’illimité et un rêve d’impossible.
Alors, à notre tour, nous leur avons demandé l’impossible.
L’impossible, c’est Serguei Bubka, surréaliste
dans la neige de février près de Doniestk,
son village de mineurs et de naissance. C’est le
Dalai Lama dans les rizières de l’Himalaya à cinq
heures du matin. C’est Hailé Gebreselassié au
cœur de la savane éthiopienne, sur le chemin
qui le conduisait à l’école, toujours
en courant parce que toujours en retard. C’est Marie José Pérec à la
veille de son couronnement en 1996, sur un rocher de Californie,
sa rage de vaincre comme un écho à l’océan
démonté ; Marie Jo encore, quatre ans
plus tard, solitaire et déjà perdue dans
le « couloir de la mort » où elle
cherche à remonter le temps qui s’éternise à Rostok,
lieu d’exil et d’extrémité où la
terre s’abandonne à la Baltique. C’est
Stephen Hawking dans son petit bureau de Cambridge, pris
dans le fer de son fauteuil roulant, et nous auprès
de lui, dans ces minutes aussi silencieuses et profondes
que les courbes des « trous noirs » dessinés à la
craie sur le tableau. C’est Ronaldo, quelques semaines
avant le Mondial, que nous avons littéralement
kidnappé, emporté dans notre élan
sous les regards de feu et d’effroi de ses attachés
de presse. C’est David Douillé sur le lac
d’Hourtin dans les Landes qui marche sur l’eau
vers la gloire des dieux. C’est Tiger Wood qui accepte,
malgré l’entourage alarmé, de prendre
la pose de Chaplin, son idéal d’homme et
de courage. C’est Balthus, quelques mois avant de
disparaître, reclus dans son chalet suisse, devant
la toile vierge qu’il n’aura pas le temps
d’achever, non pas parce qu’il est mort, mais
parce qu’il n’a jamais su quand un tableau était
vraiment « fini ». C’est Marion
Jones, dans la poussière des étoiles prête à dépasser
la vitesse des anges au déni de la loi des hommes …
« Exploit » délivre l’intensité des
regards entendus, échangés et mêlés,
avant d’être saisie dans des portraits photographiques
qu’il restait à inventer, c’est-à-dire, à découvrir.
En ce sens Gérard Rancinan est un découvreur :
ces images-icônes appartiennent à l’Histoire,
elles semblent exister depuis toujours, ensevelies sous
les scories du temps et des apparences. Féeriques,
symboliques, ou ascétiques, ces portraits sont
des «moments d’homme », des éclats
d’une humanité qui surpasse, dans l’instant,
les dieux trop inhumains. C’est Maurice Greene et
sa course au-devant de l’Homme. Cent mètres
en 9’79. L’homme le plus rapide du monde,
celui qui court aux confins du temps humain, celui qui
gagne sa propre éternité en dérobant
quelques millièmes de secondes.
« Exploit » donc. Des sportifs
et du photographe qui partagent la même quête :
une course contre Chronos, le dieu du Temps. Ces braconniers
du temps livrent une bataille qui est celle des grands
héros mythiques. Ils sont de ceux qui brûlent
les contours du temps, remontent sa lumière (phôtos
en grec), le prennent de vitesse. Des aventuriers, qui
plongent dans la trame même du temps. Des pionniers
si rapides, si aigus, qu’ils en démontent
les rouages, pour s’y glisser à folle allure.
À l’impossible, ils sont tenus
Le combat est double : il faut lutter contre Chronos
et avec lui, se soumettre au temps, à sa durée,
pour un jour, dans l’éclat de l’exploit,
parvenir à le devancer, à échapper à sa
mesure. Ces athlètes démiurges ne sont libres
que parce qu’ils sont contraints : la discipline,
la répétition, l’habitude, loin de
les asservir, les délivre, faisant couler le vouloir
jusqu’aux fibres les plus intimes de leur être.
Un éternel recommencement, comme cette première
foulée, encore et encore répétée,
affinée, améliorée au millième
de seconde pour gagner en puissance, pour que le cerveau,
au coup de feu, ordonne simultanément au corps
la mise en mouvement. L’objectif est de parvenir,
dans chaque geste, dans chaque respiration, à la
fusion totale du corps et de l’esprit afin de « franchir
la limite ». En ce sens, le sport est
un domaine qui pose, en profondeur, la question de l’alchimie
entre le corps et l’esprit. En voulant défier
l’impossible, l’athlète libère
une force physique et mentale insensée, c’est-à-dire
au-delà de l’entendement. Ce hors limite
est une sorte d’infini : non seulement
il implique d'être le premier, de parvenir en tête,
mais il induit encore l'absolue nécessité de
réitérer l'exploit, pour conserver un titre,
un record. Au-delà du principe de plaisir et à travers
la souffrance, au-delà aussi de ce qui peut s'énoncer
dans le langage, on touche ici à la jouissance.
Une jouissance de la limite telle qu'elle n'a pas de limite.
Elle se situe au-delà des vertus à la fois
médicales (le bien-être, la santé)
et morales (l'exemplarité, la ténacité,
le fair-play, etc.).
« A l’impossible nul n’est tenu »,
dit-on. Mais c’est l’impossible qui les tient,
les hante. Ces « dresseurs d’eux-mêmes » violent
les lois de la nature en refusant de rabattre le réel
sur le possible. Ils délivrent le temps en refusant
de clôturer l’avenir sur le passé.
L’exploit de la performance, « per-formare » en
latin, c’est de « donner forme »,
de « rendre réel » la matière
aléatoire du temps et de l’espace. C’est
quitter le rêve pour le matérialiser. En
ce lieu, celui de l’exploit, le désir ignore
la loi. Au nom du « tout est possible »,
les limites sont sans cesse reculées et finissent
même par être ignorées.
Dans la logique démente du sport de compétition
(avec soi et avec l’Autre), où la performance
est par définition, toujours à battre, le
recours au dopage n’a rien de surprenant. Le discours
qui met en avant la "conscience", la liberté de
l'athlète de ne pas céder à l'infraction
du dopage ne pèse pas lourd devant l'irrésistible
appel à l'excès et à la démesure,
face à la jouissance visée par l’acte
sportif : le dépassement. Sous l’Antiquité,
les lanceurs de disque mangeaient de la viande de taureau
et les coureurs de la viande gazelle dans l’espoir
d’améliorer leurs performances. Aujourd’hui
le dopage touche toutes les disciplines, dans des proportions
très variables. La question est complexe. Le dopage
désigne l’absorption de produits détournés
de leur usage afin d’améliorer les compétences
du sportif. Mais lorsque les sportifs s’entraînent
en montagne afin d’augmenter leur taux de globules
rouges, s’agit-il d’un dopage indirect ?
Et lorsqu’ils s’injectent leur propre sang
pour atteindre le même résultat, peut-on
encore parler d’absorption de produits détournés ?
Le danger vient de la science qui ne cesse d’offrir
de nouvelles possibilités de plus en plus fines,
de moins en moins perceptibles. Dans quelques années,
le dopage se situera sans doute à l’échelle
génétique.
Immanquablement, l’extrême s’ouvre
sur l’excès. Parce qu'en matière de
records, il est désormais quasi impossible d'améliorer
sensiblement les scores, on multiplie les compétitions,
on crée sans cesse de nouvelles disciplines (le
triathlon par exemple n'a qu'une vingtaine d'années
et rassemble trois disciplines déjà existantes),
on évalue au-delà du significatif les mesures
(des fractions de millième de seconde !),
on joue sur l'âge de plus en plus précoce
de certains compétiteurs. Les enjeux économiques
et médiatiques où prévalent les gains
et les profits dépassent largement les athlètes.
Face à ces dérives perverses et fanatiques, on
ne peut qu’être effrayé. Doit-on chercher à améliorer
l’espèce humaine comme on améliore
une espèce animale ? Où est la limite
entre le naturel loué et l'artificiel dénigré,
entre l'humain souhaitable et l'inhumain inacceptable,
entre le normal et le pathologique ? Dans sa tyrannie
du hors limite, le sport ne risque-t-il pas, en le maltraitant,
de mépriser le corps qui est sa raison d’être ?
Le génie de la science et la dictature de l’argent ne
risquent-ils pas de générer ce corps ultime
et scandaleux, cette Chose parfaite livrée au public
qui ne serait plus que le cadavre du sportif épuisé et
dopé ? Ne peut-on craindre, à ce rythme,
que les compétitions ne soient plus que des
jeux du cirque où l’on viendrait voir mourir
les athlètes dans l’arène ?
De l’Amour du sport
Le sport est un miroir tendu, celui de nos idoles et
de nous-mêmes. À travers eux, le public part
jusqu'au bout de lui-même, projette sur les champions
un rêve d’impossible, attend d’eux cette
part de réel qui lui manque, cette pureté à jamais
perdue. Dans sa passion idolâtre, où chaque
geste, où chaque exploit, est relayé par
le public, le spectateur et le sportif ne forment plus
qu’une « foule à deux ». La
survie de l’un signifie donc celle de l’autre.
« Exploit » donne à voir
l’impossible -seul horizon des « maîtres
du temps »- comme moteur de vie et non de mort.
Il donne à entendre l’appel au surhumain
dans la crainte de l’inhumain. Nos grands champions
sont au monde contemporain ce que les Immortels étaient à la
mythologie grecque : des êtres humains qui,
le temps de l’exploit, rivalisent avec la puissance
des dieux. Ce sont « des moments d’homme »,
surpris au sommet de leur art, dans le matin du courage,
impétueux et réfléchi.
Ce livre est un éclat de lumière, d’autant
plus précieux qu’il est aujourd’hui
menacé. En regardant les portraits intemporels
de Popov, Bubka, Marion Jones, Marie José Pérec, à l’extrémité d’eux-mêmes, à corps
et à cris, on comprend que ce qui est à gagner
dans le sport, ce ne sont pas tant des médailles
et des honneurs que la pure reconnaissance des limites
du corps humain, et donc accepter de "perdre".
Le corps n'est pas une machine, il peut devenir un lieu
d’extase, sur le mode de l'effort et de la compétition,
qu'en tant que réellement perdu à soi-même
et toujours déjà vaincu. C’est
la leçon des grands champions : ceux qui perdent
sont ceux qui gagnent.
C’est Hailé, dont le nom « Gebreselassié » signifie « celui
qui suit le chemin de dieu ». Hailé dans
sa course d’endurance, tout à la fois adversaire
et complice du temps, qui recule les limites de
son corps par la force sans limites de sa foi. Il est
comme une blessure heureuse, une fragilité puissante,
une ondée d’amour fou. Le long des lignes
blanches de son “couloir”, il suit une autre
logique que celle, indifférente et géomètre,
de la raison : la perspective du cœur qui
dessine ce qui n’est pas, pour mieux voir ce qui
est : le temps qui, comme l’amour, est ce qui nous
traverse et que nous ne pouvons que traverser.
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